Lucie Duban MADRID

Moodboard. Reporter freelance Madrid.
Culture-Environnement.
lucieduban@gmail.com

Le collectif Boa Mistura ( qui signifie “Bon mélange” en portugais) rassemble cinqs artistes graffeurs Madrilènes et essaime des petits projets de street art un peu partout dans le monde depuis 2001.

Ci-dessus, en Algérie, en partenariat avec l’Institut Cervantés d’Alger, ils ont invité la population locale à venir taguer et peindre un mur puis l’ont recouvert de peinture blanche, laissant ainsi naître les lettres de l’Alegría (Joie).

Acción Poética Tucuman.

Collectif Argentin d’Acción Poética, le mouvement de littérature-murale.

La poésie comme “partie intégrante du paysage urbain”.

http://www.accionpoetica.com/

Querida Dolores

Tu es morte hier aux alentours de 20h30. J’allais justement regarder « Les Adieux à la Reine », sans savoir que c’était à la nôtre de reine, celle à qui j’aurais dû dire adieu hier.

Depuis quelque temps, dans toutes les projections mentales que je faisais sur ma vie future, tu n’y apparaissais déjà plus. Petit à petit, au fil d’un très lent labeur, insoupçonnable, mon cerveau avait œuvré en silence pour rendre acceptable la vie après toi. La vie sans toi. Oui, c’est un travail, étant donné que tu étais quelqu’un de très présent, de là, d’inscrit dans l’instant. Le cerveau humain a des recours étonnants. Voilà qu’en pensant, comme je ne peux m’en empêcher, aux couleurs que prendra la vie de mes proches et de mes amis, aux contours personnels, sentimentaux, professionnels et géographiques de nos chemins à tous, aux concrétisations de nos projets, les essoufflés et ceux pas encore façonnés par nos envies, voilà qu’en pensant à tout ce futur en jachère, petit à petit, je ne t’y avais plus incluse. Inconsciemment. Ou, sciemment, je t’avais évincée. C’était la solution que l’enfant que je suis avait trouvée pour mieux envisager la vie sans toi. Et j’ai l’impression que, alors qu’hier encore je rêvassais sottement à tous ces possibles en devenir, tu l’as entendu. Tu l’as compris et tu t’es dit : « c’est bon, maintenant je peux y aller. Ils sont prêts. Ils sont prêts à la vie sans moi. Je peux me reposer maintenant.». Et voilà, comme tout ce que tu décidais en vraie tête de bélier : hop, aussitôt dit, aussitôt fait. Et tu es partie en catimini. Nous ne t’avons pas entendue. A tel point que ce matin, en me levant, lorsque j’ai regardé par la baie vitrée les lumières de la nuit qui finissait sur Madrid, je n’y ai point remarqué d’étincelle qui y manquait. Et dans la matinée encore, je ne me suis pas aperçue que le ciel était peut-être un peu moins bleu aujourd’hui ou que le soleil brillait moins ardemment. Et pourtant je foulais le sol d’une planète qui ne te comptait déjà plus parmi nous depuis au moins une nuit entière. J’aurais dû m’en rendre compte, que toi notre grand-mère n’était plus, et pourtant je l’ignorais.

Alors d’abord et pour toujours, je brandirai dans mon cœur un immense MERCI pour tout cet amour que tu nous auras donné, tout ce temps précieux et toute cette énergie. Merci pour ta force, ton courage, ta vitalité et ton esprit vaillant. Ceci est un trésor dont tu ne soupçonnais pas les déploiements. Tu nous as donné de l’élan et de la fronde, et j’ai su m’en faire un bouclier ou plutôt une petite chapelle sainte-sauveuse, mon refuge. Cela me sert tous les jours. Et toute cette force-là, c’est notre legs à tous, nous, tes petits-enfants.

Tu t’es battue bien souvent et c’était justement le fiel dont tu étais faite: depuis le jour où, en pleine guerre civile, tu as perdu ta mère, à 8 ans, fusillée, avant de connaître la faim, qui t’aura laissé des stigmates à vie – on se souviendra de la façon dont tu en parlais : « on avait tellement faim, qu’on aurait mangé des cailloux pour se remplir l’estomac », pour oublier la douleur et le vertige de ce manque, de ce trou dans le corps-, puis, tu as émigré et tu t’es intégrée dans le pays voisin sans en parler la langue, des années de travail comme femme de ménage pour gagner ta vie et celle des tiens, et tu ne t’es jamais plainte, au contraire, tu t’es « buscado la vida », et tu avais la sagesse de ceux qui savent se contenter de ce que l’on a, le début de la quiétude et du bonheur, et tout cela te procurait de gros rires bien sonores qui laissaient toujours entrevoir au moins une belle dent en or. C’est vrai, tu riais très fort.

Et puis il y a eu d’autres douleurs encore - d’ailleurs, si tu la croises, tu demanderas à ta mère, pourquoi, mais pourquoi diable t’a-t-elle donc prénommée « Dolores»!- ton mari parti, ton fils parti et enfin ton esprit, tes souvenirs, ta vie qui se sont effilochés comme autant de brindilles lancées au vent, comme les flocons duveteux de ces fleurs fragiles et blanches sur lesquelles on souffle ingénument pour le plaisir de les voir fléchir puis s’envoler au vent. Les prénoms qui s’enfuient. Les visages qui s’étiolent et deviennent inconnus. Petit à petit, des ombres sont venues te rendre visite. Au début, tu demeurais circonspecte. Je m’en souviens. Tu m’en avais parlé comme d’une chose qui t’était apparue réelle et dans le même temps, tu ne pouvais t’empêcher d’être épouvantée car tu savais à quel point ces hallucinations étaient fausses. Tu avais compris la somme de courage – encore!- qu’il te faudrait pour privilégier ta raison et ta lucidité pour ne pas sombrer totalement dans la folie. Tu avais compris l’étendue du labeur qui t’attendait. Et cela t’épouvantait. Mais la maladie des ombres, celle qui se nourrit de spectres, est avide de souvenirs, et cette croqueuse de vie gardée bien au chaud est trop forte, elle sait venir chercher jusque dans les replis des cœurs les vestiges de nos vies, nos souvenirs- ah ! ces joyaux uniques !- nos remparts contre la tristesse noire du soir. Elle y parvient toujours. Et ce sera finalement elle qui aura eu raison de toi. Elle et personne d’autre. Pas les franquistes. Ni la guerre civile, ni la faim et la pauvreté dans les sèches campagnes sous la dictature. Ni l’épreuve d’une émigration et d’une intégration honnêtement acquise. Ni la vie de travail à laquelle tu t’es astreinte et ses maigres revenus. Pas même la mort de ton mari. Ni même celle de ton fils adoré. Mais la maladie, rien qu’elle et elle seule.

Oui, tu étais un roc.

Si cette maladie t’a tout pris sur la fin, nous, nous avons tout conservé. Nous nous souvenons de tout ! Et tu es bien vivante ! Tu es là avec nous. Tous les jours. Et j’entends ton rire dès que besoin est. Tu es notre secret. Notre force.

Tu resteras pour jamais notre Dolores adorée.

Te queremos.

Au revoir et hasta siempre.

Pour Irma, Michel, Marie, Laura, Léa, Mickaël et Carla. Et Luciana, Carmen, Alfonso, Luis…

Dolores Olmedilla Hernandez. (08 Avril 1927-28 Janvier 2013).

 ( Écrit le 29/01/13)

Projet Humanae. Inventaire chromatique des couleurs de peau.

La photographe Brésilienne Angelica Dass, basée en Espagne, s’est lancée le projet photographique de répertorier- autant que faire se peut- tous les différents tons des couleurs de peau existants au monde.

Elle fait poser ses modèles devant un fond de couleur déterminé par le prélèvement d’un carré de 11x11 pixels du visage du modèle. Ce ton, basé sur un code alphanumérique, fait parti du nuancier “Pantone” qui consiste en une charte industrielle servant de référence standard.

A chaque portrait sa couleur unique.

Vous pouvez voir son travail ici: http://humanae.tumblr.com/

(Source: lucieduban)

“Where did the Future go”.

Vidéo réalisée par l’artiste Barcelonaise, Alicia Framis, dans le désert de l’Utah (2011).

En partenariat avec l’ONG, The Mars Society.

La vidéo est le résultat du montage de différentes scènes filmées au cours des semaines passées par l’artiste catalane en simulation de vie sur Mars.

Les personnages évoluent dans cet environnement aux allures lunaires accompagnés pour seul bruit de la permanence d’un silence venteux.

La vidéo, par son surréalisme, soulève la question de l’avenir de l’humanité et traite aussi du thème de l’immigration, des nouveaux arrivants, des sans-papiers.

Artistes Arco 2012

Pour la 31 édition de la foire d’art contemporain Arco à Madrid, l’accent a été mis sur la peinture, la sculpture et la photographie. La vidéo était moins présente.

Avec 3000 artistes sélectionnés et 215 galeries, l’offre était dense. Cependant les œuvres de quelques artistes se distinguaient facilement : certaines atypiques par leur propos et leur portée ; quand d’autres étaient, d’un point de vue purement subjectif, originales et à l’attrait esthétique indéniable.

Plusieurs artistes avaient choisi de revendiquer un message, parmi ceux-là j’ai retenu les travaux d’Eugenio Merino –évidemment- mais aussi les installations des deux Argentines – heureux hasard- Alicia Herrero et Adriana Busto.

Eugenio Merino, sculpteur catalan de 36 ans, présentait sa dernière création : une sculpture de Franco insérée dans un frigo de sodas. La maigrelette figure de l’ancien dictateur faite de résine, silicone et vrais cheveux, donne à voir un caudillo les deux mains croisées sur le torse dans ce qu’il semble être son tombeau. La métaphore est limpide : dénoncer le spectre continuel de Franco qui imprègne et dicte encore la pensée et les comportements de quelques franges ultra-conservatrices de la société espagnole. Et ce n’est pas l’interdiction d’exercer son mandat qui a échu récemment au juge Garzon qui démontrera le contraire : la vivacité de la figure du dictateur est belle et bien là. Il n’est même pas un souvenir, il est juste et tout simplement…encore là. Eugenio Merino précise sa pensée en disant  qu’il « […] représente l’idée qu’en Espagne, les gens conservent l’image de Franco en vie. Nous parlons tout le temps de lui, nous débattons autour de lui. Un frigo est l’endroit où les choses sont conservées et restent fraîches ».

“Always Franco”- Eugenio Merino- 2012

«Always Franco» était en vente pour 30,000 euros et, dès l’ouverture, les négociations étaient intenses… L’artiste s’était déjà fait remarquer par la sculpture d’un rabbin, un prêtre et un imam, le prêtre agenouillé sur l’imam et le rabbin debout sur les épaules du prêtre, tous priant vers une seule et même direction : « Stairway to Heaven ». L’œuvre avait suscité l’ire de l’ambassade d’Israël qui avait exigé son retrait de l’édition d’Arco en 2010.

“Stairway to Heaven”- Eugenio Merino- Arco 2010- © arthaus66

Ses sculptures sont toujours visuellement très fortes et audacieuses.

L’autre sculpture de Merino qui avait fait scandale était celle représentant Damien Hirst qui se tirait une balle. Shocking ! Que le chef de file des YBA soit figuré comme se donnant la mort avait fait beaucoup jaser. Là encore, Eugenio Merino dénonçait une tendance du marché de l’art incarnée à merveille par Hirst.

“For the love of God”- Eugenio Merino- 2009

Ce propos est d’ailleurs tout le fondement de la dernière œuvre d’Alicia Herrero qui a présenté sa série « Art et Capital ». Représentée par la galerie Mirta Demare, la série de l’artiste Argentine est une recherche artistique pertinente autour des règles du marché et des critères qui font les côtes des artistes. Accompagnée de toute une boîte à outils servant pour le symbolique calcul, l’artiste dénonce l’aspect illégitime, inouï et surtout insensé de ces critères. La critique est frontale : Herrero pointe la violence et le cynisme d’un marché ultra-spéculateur qui s’est éloigné de son objet, l’art. La démonstration est flagrante avec son cadre sur la valeur de Damien Hirst. Une reproduction de ses « Spot Paintings » est ici faite afin de démontrer l’indémontrable : sa côte. L’ironie moqueuse prévaut : une règle signale le gain de la côte, exprimée en points, à mesure que le nombre de pois augmente. Le ridicule l’emporte, la démonstration fonctionne.

(“Art et Capital”-Alicia Herrero)

Lorsqu’on lui demande si la question est sérieuse, l’affaire est entendue. Oui des artistes comme Damien Hirst font du mal au marché selon Alicia Herrero. Ils compromettent ainsi l’accès aux émergents.

Rappelons-nous en effet que Damien Hirst ou encore Jeff Koons -ancien courtier de Wall street- sont devenus de telles valeurs sûres que leurs créations font s’envoler les prix de façon surréaliste: en 2008, par exemple, Damien Hirst met en vente chez Sotheby’s un lot d’œuvres récentes, dont un veau aux cornes recouvertes de feuilles d’or, estimé à 80 millions d’euros et qui partira pour…140 millions. Ce faisant, il agit sans intermédiaire, façon aussi d’ancrer sa démarche dans ce qu’il conçoit comme révolutionnaire : un artiste, seul, prend le risque de mettre en vente ses œuvres aux enchères sans agent, ni galerie. Sauf que dans son cas, en 2008, le risque qu’il prend prétendument est tout de même plus proche de zéro en comparaison d’un artiste émergent qui aurait l’idée de suivre ces mêmes préceptes. Mais qu’est-il donc vendu ce jour-là ? L’or utilisé comme matériau ? L’idée, entre autres, d’avoir détourné un veau ? La démarche créative? Ou le nom de son auteur? Damien Hirst aime faire parler de lui et aime surtout mettre son propre succès en abîme : lorsqu’il réitère avec son crâne serti de diamants, il semblerait alors qu’il formule la question suivante à la postérité : ce que vaudra cette œuvre, le vaudra-t-elle pour sa simple création ou pour le matériau utilisé ? Ou quand, ayant fait du mercantilisme son fonds de commerce et la base de sa création – avec ses œuvres sérielles dont les «Spots paintings » qui sont réalisés par une armada d’assistants, avec l’utilisation de matériaux précieux etc…- il se permet ensuite de le mettre en balance mais toujours après en avoir bénéficié financièrement. C’est un roi du marketing. De l’esbroufe. Et du personal branding.

Et qu’il s’accapare une part monstrueuse de l’attention du marché, et non pas -nuance- de sa capacité, quand  beaucoup  de créateurs péniblement survivent, ne fait que renforcer l’agacement qu’il suscite souvent. Alors, oui, il est certain que Damien Hirst énerve beaucoup. Et au regard de toute l’Histoire de l’Art, l’épi phénomène que représente son cas prête à réfléchir…

Mais ce que dénonce Alicia Herrero, surtout, est ce phénomène général qui s’est emparé du marché grâce à la forte spéculation qui agit sur les côtes des artistes. Son propos est en tout cas nécessaire et salvateur, il permet de rassurer quant à la cécité supposée totale du marché. Beaucoup en tirent profit maintenant, personne n’est dupe. Cynisme vous avez dit ?

L’autre artiste, Argentine également, qui offrait un regard pertinent et un message via sa création est Adriana Busto. Sa dernière œuvre est une installation,”Anthropologie de la mule”, qui établit le parallèle entre les mules qui transportaient les métaux précieux jusqu’à Potosi durant l’ère coloniale et les jeunes femmes d’aujourd’hui qui servent de courrier humain sur les routes du narcotrafic. C’est une œuvre singulière dont la parole féminine induite par l’artiste tend à montrer une autre vision du phénomène. Adriana Busto réaffirme ainsi l’aliénation de la vision du corps de la femme comme un perpétuel objet, pourtant prétendu libéré et libre de ses mouvements, et qui est ici vecteur de transport, ou véhicule, au détriment de la santé et sécurité de l’individu. Alerter sur la question est nécessaire et sa façon de le faire, très pertinente.

La dernière œuvre ayant retenu l’attention de beaucoup était celle de Rogelio Lopez Cuenca, représenté par la très médiatique galerie Juana de Aizpuru. Il présentait le montage photographique « Pisos » qui donne à voir un Picasso à demi dans l’eau, la tête entre les mains, avec en arrière-plan des pans d’immeubles agglutinés sur la côte. Sur le montage, on peut y lire Paradis Immobilier avec l’écriture imitée du maître de Malaga. Dénonçant l’urbanisme fou de ces dernières années, Lopez Cuenca rappelle un des travers de l’économie espagnole qui a conduit le pays à cette crise catastrophique.

( “Pisos”- Rogelio Lopez Cuenca- 2012)

Enfin, plusieurs artistes ont présenté des œuvres purement esthétiques, soulevant parfois au passage, quelques réflexions.

A noter le formidable travail du collectif artistique contemporain Russe pluridisciplinaire AES-F. Les œuvres présentées ici étaient des photos réalisées avec montage et collage. Y sont représentées des scènes qui, par un aspect iconique qui rappelle d’ailleurs l’ère classique, mais aussi grâce à leur composition, l’aspect 3D qui ne se saute pas aux yeux tout de suite et leur éclairage enfin, portent sur certains traits de notre civilisation. Les sujets vont du « choc des civilisations» à l’exploration du monde, en passant par la violence, la guerre, la consommation ou encore le tourisme. Leur projet présenté à Arco traite surtout de la peur de l’Occident face à l’Islam. Sur l’une de ces photos, on y voit pêle-mêle: plusieurs avions ayant amerri, un prêtre lisant la bible à cheval sur un centaure, une femme blonde en robe rouge, des aborigènes et des musulmans et musulmanes en burka sirotant de l’eau. L’impression générale est celle d’un joyeux bazar.

” Melancholy”-AES+F- 2011

AES+F- 2011


Il y avait aussi la jeune artiste Nantaise Françoise Vanneraud qui réside dans la région de Madrid. Son œuvre présentée à Arco comprenait une série de dessins encadrés et entremêlés les uns aux autres ainsi que deux fresques murales. Son art témoigne d’une grande liberté dans la “naïveté”, la netteté du trait et le choix des sujets. On note aussi un aspect qui mêle le pop art et le street-art dans des dessins souvent très référencés qui ont un côté fourre-tout agréable qui prête à sourire.

Françoise Vanneraud- Détail Fresque N°2- 2012

Françoise Vanneraud- Détail Série dessins- 2012

Françoise Vanneraud- Détail Fresque N°1- 2012


Enfin, on pouvait voir la très belle « Iridescent Planet » de l’Argentin Tomas Saraceno basé à Frankfort. L’artiste-architecte offre de très belles sculptures-installations toujours poétiques, ancrées dans l’onirisme et l’utopie tout en étant techniquement très concrètes et irréprochables. Sa “iridescent planet” m’est apparue comme la métaphore d’une terre incandescente qui brûle chaque jour davantage. On sent l’artiste préoccupé par les notions d’environnement et d’écologie. Il est encore assez peu connu en France mais il a exposé dans le monde entier.

“Iridescent Planet”- Tomas Saraceno- 2012

“Iridescent Planet”- Tomas Saraceno- 2012


 

Antoni Tapies- 12/12/1923-06/02/2012

L’artiste Catalan, originaire de Barcelone, est mort cette nuit.

Antoni Tàpies laisse une œuvre majeure, parmi les plus significatives de l’art contemporain de cette seconde moitié du XX siècle.

Aussi sculpteur et théoricien de l’art, il a su développer un langage pictural propre à lui, véritablement singulier dont la gamme chromatique est restreinte. Il mélangeait aussi les matériaux ( sable, colle…); il griffait, lacérait et déchirait ses toiles. Un vrai rapport corporel à son art.

A la manière de Cy Twombly, il n’hésitait pas non plus à palabrer à même la toile.

Il était un vrai Grand Artiste qui ne s’entourait pas en tout cas d’une armada d’assistants pour réaliser de sempiternelles identiques figures en inox ou de lambdas animaux plongés dans du formol.

Tàpies ne créait pas pour les beaux yeux du marché ni pour sa côte.

Il créait pour l’Art tout simplement. For the sake of it.

Un artiste droit dans ses convictions, refusant d’ailleurs d’exposer pendant la guerre civile espagnole.

Un artiste intègre qui ne s’est vendu ni pour la gloire, ni ne s’est soumis aux modes fluctuantes.

Voici une vidéo qui, parmi d’autres, retrace de façon non exhaustive, une partie de son travail de peintre:

http://www.youtube.com/watch?v=1vZ7nomGvV0

Et quelque images:

“Spiritual Song”, 1950, Antoni Tàpies.

Monotype Repliquer II Etching, 1981, Antoni Tàpies.

Sculpture “Nuage et Chaise” sur le toit du siège de la fondation Tàpies. Antoni Tàpies.

Pour aller plus loin: http://www.fundaciotapies.org/site/spip.php?rubrique65

Les Luzinterruptus: de la lumiere, pour une nuit

Les Luzinterruptus sont un collectif artistique espagnol basé à Madrid.

Ces artistes urbains d’un nouveau genre axent leur création autour d’installations lumineuses dans l’espace public des villes.

La lumière est leur matériau brut et la nuit, leur toile.


A l’inverse d’autres urban artists qui, dans la durée, signent dans la ville, les Luzinterruptus créent un art éphémère, voué à s’éteindre.

Leur nom indique exactement ce qu’il advient de leurs lumières une fois allumées et laissées à elles-mêmes dans l’espace public : après qu’elles aient réussi à attirer l’attention, elles sont éteintes par certaines personnes ou éteintes par le jour tout simplement.


Une fois par semaine donc, ils installent.
Leur objectif est de faire usage de ce qu’ils trouvent aux endroits où ils décident de poser leurs loupiotes. Parfois le hasard les mène.


Il leur arrive aussi de choisir des lieux selon les choses qu’ils veulent pointer du doigt. La nature, les revendications sociales, la détérioration de l’espace urbain sont tout autant de thèmes qui composent leur art.

©Gustavo Sanabria

Ici, devant la Banque d’Espagne, à Madrid. Dispersion de journaux économiques sur les marches de l’édifice.

Ou ici, pour leur projet de bataille à Brooklyn entre la littérature et le trafic urbain:

©Gustavo Sanabria

Leurs mises en lumière ne sont pas toutes porteuses de message puisqu’ils montent aussi des installations pour le simple attrait esthétique. Juste pour la poésie.

©Gustavo Sanabria

Des cages ou boîtes à souvenirs, à Madrid.

Ou bien encore ce projet “marchons sous la pluie”:

©Gustavo Sanabria


Les Luzinterruptus ne veulent surtout pas interférer avec l’alentour, ils interagissent seulement avec l’environnement choisi; ils laissent toujours les endroits tels quels. Aucune détérioration. C’est un art qui s’inscrit dans le développement durable qu’ils créent.

Ce collectif réuni trois membres d’horizons différents: l’art, la photographie et l’électricité. Ils préfèrent rester discrets sur leur identité.


Connus dans le monde entier, ils ont été invités par le Guggenheim de New-York pour l’exposition « Contemplating the void » en Février 2010. Ils ont aussi exposé plusieurs futurs projets au Victoria and Albert Museum de Londres.


D’autres photos… (toutes portent le copyright: ©Gustavo Sanabria )

Derniere installation des Luzinterruptus

“Automne sous la lumière d’un lampadaire”. Janvier 2012, Madrid.

Installation "Faune et Flore préservées", Luzinterruptus.

“Faune et Flore préservées”. Mai 2011, Madrid.

Au revoir à Sol, retour à la maison.

” Au revoir à Sol, retour à la maison”. Projet après l’évacuation du 15 M la Puerta de Sol. 2011, Madrid.

Pour aller plus loin, leur site internet: http://www.luzinterruptus.com/

Exposition “Caballeria Roja- Creation et Pouvoir dans la Russie Sovietique de 1917 à 1945”

2011 était l’année de l’alliance Espagne-Russie : http://www.spain-russia2011.ru/

Il y avait notamment une exposition qui sonnait fort à propos en cette année passée qui aura remis au goût du jour la notion de Révolution. Il s’agit de l’exposition la « Caballería Roja- Création et Pouvoir dans la Russie Soviétique de 1917 à 1945 », montée par la commissaire Rosa Ferré, qui était présentée à la Casa Encendida de Madrid jusqu’au 15 Janvier 2012.

L’exposition était fouillée– plus de 200 œuvres y étaient rassemblées- le gouvernement de Medvedev ayant fait montre d’une grande volonté de démonstration de la grandiloquence de l’art de cette période. Il s’agissait aussi de poursuivre à nouveau cette « bataille du récit » comme la nomme à juste titre l’historien Nicolas Werth, directeur de recherche au CNRS et auteur de «  La Russie en Révolution ». (http://www.decitre.fr/livres/1917-la-Russie-en-revolution.aspx/9782070534159 )

C’était donc une mise en perspective assez exhaustive sur la forme et didactique dans son traitement de l’avant-gardisme de l’Art Russe de la première moitié du XX siècle : depuis la prise de pouvoir des bolchéviques, retraçant les débuts de la propagande d’état, en passant par les deux premières décennies du totalitarisme Stalinien, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Une période archi dense au niveau de l’émergence de l’art de propagande et des métamorphoses que subira l’empire russe renaissant soviétique. C’est aussi un regard sur l’œuvre de ces nouveaux créateurs qu’offrait l’exposition, des créateurs diligentés par le parti. Des artistes dépositaires d’un idéal participant ainsi au «mythe d’Octobre ». L’enjeu de la création à cette époque était bien de construire pour le peuple Russe la mystification de la rupture majeure d’Octobre 1917 (ou année zéro pour certains) qui devait servir à la fois d’acte fédérateur et de socle idéologique pour l’idéal bolchévique. Cette rupture devenue mythe qui devait correspondre aux attentes de la révolution sociale qui couvait depuis plusieurs décennies déjà.

Or il y a la vérité fantasmée de cet art-là, de la propagande, et la réalité vraie, beaucoup plus complexe.*

En fait, cet art de propagande est bien généreux en idéaux qui trébuchent tant ils se bousculent mais il est assez peu révélateur de ce que la majorité des Russes vivaient en vérité. Pour une fois, l’Art ment sur une époque ou plutôt échafaude sciemment une réalité annexe en fantasmant une Histoire. Avec force et évidence, la volonté de grandeur des œuvres, leur souci de l’endoctrinement et la nécessaire persistance imagée du souffle révolutionnaire s’imposent.

Si on replace rapidement la création de cette époque dans son contexte, on se souviendra que le véritable soulèvement populaire fut celui de Février et non la prise du Palais d’hiver d’Octobre. En Février, les paysans et ouvriers avaient spontanément renversé l’empire et poussé Nicolas II à abdiquer. Le pouvoir leur était revenu. Organisés sous la forme de soviets et de comités, pratiquant la démocratie participative et directe –déjà en 1917- la majorité politique revenait aux socialistes révolutionnaires qui portaient réellement les aspirations du peuple. La ligne Bolchévique, minorité agissante, était peu représentée mais un ralliement progressif à ses idées au sein des usines va se faire à partir des émeutes de Juillet. Et ce sera l’incroyable force d’action de cette minorité emmenée par Lénine qui, en Octobre, décidera du renversement du gouvernement Kerensky – troisième formation provisoire instituée après la révolution de Février- et confisquera alors le pouvoir des soviets pour gouverner à leur place.

Le parti bolchévique et les thèses Léninistes ont donc eu besoin d’asseoir leur assise en fédérant, en ralliant l’opinion des masses et en gagnant leur apaisement. Dans une certaine mesure, hormis le soulèvement populaire de Février, la Révolution Russe fut avortée peu à peu à partir d’Octobre. [Ceci dit, un bref moment de convergence politique opérera tout de même entre le nouveau parti unique et les revendications du prolétariat. Les bolchéviques vont en effet acter comme première mesure la redistribution des terres. Mesure- écran de fumée puisque la redistribution avait déjà commencé spontanément par les paysans eux-mêmes lors du vaste mouvement de jacqueries qui sévit durant l’Eté 1917. L’idée de cette mesure était de calmer les ardeurs du prolétariat constitué essentiellement de paysans.] Au moment de la révolution, 85% de la population est rurale et largement analphabète. Il fallait donc convaincre les masses du mythe d’Octobre et de la poursuite des idéaux révolutionnaires par le parti bolchévique. Pour sa survie et son maintien au pouvoir sans remise en cause, la nécessité de créer tout un nouveau langage doctrinaire va émerger. Et le meilleur vecteur pour propager sa doctrine sera l’Art. Sous toutes ses formes.

L’exposition, bien que très riche, n’offrait qu’une lecture binaire. La seule mise en relief consentie fut en fait la distinction entre les deux temps de la période concernée. Un propos critique sur la première période manquait. Quand Lénine cherchait surtout à créer une doctrine de la Révolution reprenant les revendications des masses avec des tournures iconiques systématiques -telle la désignation de la bourgeoisie, symbole ultime de l’impérialisme, comme ennemi de la révolution ou encore la célébration continuelle de la prise du Palais d’Hiver- Staline, lui, a surtout poursuivi la construction d’un mythe autour de sa personne et de sa théorie, le réalisme socialiste, s’appuyant sur des formats monumentaux et une profusion des valeurs idéales- industrialisation et travail de la terre jusqu’à épuisement, patriotisme sévère, délation dans l’entreprise plus qu’encouragé etc…- qui sont disséminées dans chaque œuvre.

D’un point de vue artistique, de la totalité des œuvres alors rassemblées ce qui ressortait surtout était donc cet avant-gardisme génial d’une création extrêmement moderne lors de la première partie du XX siècle, résolument tournée vers l’avenir, posture qui sera intégrée aux nouveaux courants significatifs de cette période : le futurisme, le constructivisme et le suprématisme.

De 1920 jusqu’à la fin des années 1930, les artistes de tout poil qu’ils furent clairement pro-révolutionnaires ou alors à la périphérie du mouvement tels les « compagnons de voyage » ** soutenant de loin la révolution rouge, ont fait montre d’inventivité. Et c’est l’éclosion d’une créativité dense, soutenue, multiple et pluridisciplinaire- arts visuels, musique, cinématographie, scénographie, théâtre, littérature et graphisme- qui voit le jour au service d’un langage neuf. Il lui fallait des mythes et des symboles fondateurs à cet ordre nouveau, des rites et des figures révolutionnaires. Les artistes, intellectuels et scientifiques les lui procureront. Et puisque toute une langue nouvelle va naître, il faudra l’apprendre aux masses par des campagnes de diffusion massives.

L’articulation de nouveaux courants visuels et d’événements culturels doctrinaires réglant la vie sociale des russes va voir le jour. Beaucoup de ces nouveaux procédés seront d’ailleurs repris ultérieurement. Comme par exemple ce spectacle aux moyens colossaux pour le troisième anniversaire de la Révolution : « La prise du Palais d’Hiver ». 1000 participants seront sollicités et plus de 100,000 spectateurs y assisteront. On y voit les prémisses de la culture de masse ou « industrie culturelle », comme la nomme le sociologue Allemand Adorno, qui vise à produire une conscience factice et trafiquée. Ce sont les débuts de la propagande à grande échelle que les studios Hollywoodiens vont reprendre sous la guerre froide en produisant de multiples films à la gloire de la sécurité nationale des Usa qui désignaient le «rouge » communiste comme l’ennemi suprême, celui qui menaçait la belle Amérique et son capitalisme serein. (L’industrie cinématographique et le gouvernement américain s’inspirèrent aussi du réalisme socialiste en black-listant de nombreux réalisateurs suspectés de gauchisme – « leftists »- et instaurant une censure qui n’aurait pas déplu à Staline).

Sur ce spectacle colossal du troisième anniversaire d’Octobre, le dramaturge et intellectuel Lunacharski dira d’ailleurs : « pour que les masses prennent conscience d’elles-mêmes, les masses doivent se manifester ouvertement et ce n’est possible que, pour reprendre les mots de Robespierre, lorsqu’elles deviennent parties intégrantes du spectacle ». L’essence même de ce qui constituera l’instauration et la propagande du bolchévisme est énoncée ici : endoctriner les masses oui, mais les faire participer surtout, sans cela, rien ne serait possible. Ne croyons pas qu’une population entière ait été mystifiée pendant près de 70 ans sans avoir jamais participé de cette mystification. De là, d’ailleurs, le besoin d’une très lourde bureaucratie par la suite.

L’exposition ouvre sur la toile qui lui donne son nom : « La garde de la Cavalerie Rouge » de Malevitch, datant de 1930. IMAGE 1 Des groupes compacts de minuscules cavaliers rouges galopent sur la ligne d’horizon, vers la gauche. Les lignes sont à peine dessinées, le mouvement imprimé sur la toile, peu dense en matière, montre l’ordre nouveau en marche.

Visuellement, il y aura un courant doctrinaire intéressant: le Lubok [http://monderusse.revues.org/6134 ], cette forme traditionnelle de vignette héritée de la mythologie classique va devenir récurrente. Le Lubok s’apparente à l’image d’Epinal. Ces illustrations accompagnées de commentaires désignant l’ennemi renforçaient ainsi la notion de communauté, elles étaient créées par des sociétés et associations d’éditeurs puis distribuées largement. Le Lubok supposait la sérigraphie. IMAGE 2 Ce procédé se rapproche quelque peu de ce que l’affiche publicitaire sera des décennies plus tard : un langage pictural et un slogan leitmotivs pour fédérer une « communauté » d’acheteurs ou d’adhérents à un concept ou une image.

Pour endoctriner de façon effective, il faut bien sûr éduquer les masses. C’est ainsi que sera créé le mouvement dit d’«agit-prop ». La propagande par l’agitation sert à diffuser les idées et les entériner par la force des émotions. Ainsi la troupe du Théâtre des chemises bleues sera créée en 1923 : cette troupe expérimentale acrobatique était basée sur la biomécanique. Plus de 5000 troupes de théâtre surgiront suite à sa création. La biomécanique a été élaborée suite aux expérimentations constructivistes de Pavlov.

Notons aussi les campagnes massives d’alphabétisation à bord des trains qui sillonnent les campagnes russes. Ces trains contenaient une bibliothèque, une machine à presse, un cinématographe et des tables d’informations. Les trains distribuaient aussi des tracts et les dernières nouvelles arrivées par télégraphe. IMAGE 3

Au fur et à mesure que se diffusent les thèses léninistes, l’Art opère donc des transformations. Le mouvement futuriste qui nie le concept bourgeois de beauté va naître. Selon les futuristes, l’art « doit être utile à la révolution ». Le poète Kirillov aura ces mots : « Pour le bien de notre demain, nous allons brûler Raphael, détruire les musées, nous allons fouler aux pieds les fleurs de l’Art. Nous vivons pour une autre beauté ». Pour le dramaturge Maïakovski, « il est temps que les balles décorent les murs des musées ». Lénine avouera : « Je ne peux pas écouter de musique très souvent, cela me donne envie de caresser la tête des gens. Mais aujourd’hui il ne faut caresser la tête de personne, il faut frapper les têtes, sans pitié, bien qu’idéalement nous soyons contre toute forme de violence sur les personnes. Hum, c’est une tâche extrêmement difficile ». L’ouverture des archives a prouvé que Lénine avait des goûts artistiques plutôt conservateurs et bourgeois, appréciant l’art abstrait et ne goûtant guère l’art futuriste.

Parmi les transformations artistiques, sur le plan visuel, on peut citer : les reliefs abstraits de Tatlin qui vont inaugurer l’abstraction, initiée d’ailleurs par Kandinsky avant de s’enfuir en Europe. Il y aura ensuite l’abstraction sans objet du courant suprématiste qui débute à partir de 1915 basée sur la décomposition géométrique, la figure propre du cubisme, le cylindre de Léger et le mouvement et la métallisation du futur.

N’oublions pas l’importance des recherches artistiques de Lisstizky, Lavinsky, Melnikov et Popova Rodchenko qui seront capitales pour le design et le dessin, leur influence étant comparable à l’Ecole du Bauhaus. L’installation prévue pour l’Expo de Moscou de 1921 le prouve clairement : un enchevêtrement de pièces métalliques et de bois préfigurent l’art moderne que l’on voit depuis quelques décennies. IMAGE 4 Rodchenko commencera à suspendre ses sculptures au plafond, chose qui sera reprise bien plus tard.

Enfin le constructivisme apparaît en 1921. Le courant sera divisé entre les subjectivistes, emmenés par Vladimir Kandinsky, et les objectivistes, symbolisés par Rodchenko. Le débat de leurs recherches portait sur la construction, en 3 dimensions, et la composition, en 2 dimensions.

En littérature on y parle nouvel ordre social caractérisé par la vitesse. Le mouvement Fotokor est créé : des photoreporters ouvriers qui chroniquaient les différents moments de production sur une chaîne pour en noter les défaillances et améliorer le système. De l’art utile.

L’utopie soviétique était surtout fascinée par la technologie. C’est ainsi que tout un tas d’expériences sociales et la science-fiction (énormément grâce aux ballets et aux films) vont se développer. Au cours des années 1920, l’image récurrente est celle de l’hybride homme-machine. A cette époque, artistes et scientifiques se rejoignent dans l’expérimentation des sens et l’étude de la perception. Dans un souci de propagande efficace, les institutions culturelles vont appuyer les recherches sur la conscience humaine et c’est un vaste champ d’expérimentation qui s’ouvrira ainsi. D’où le fameux réflexe de Pavlov qui comprend que l’homme est une machine répondant à des stimuli et qu’il faut le stimuler de façon appropriée. Malgré la posture antisoviétique de Pavlov, Lénine le protégera, ses travaux étant très utiles. Le politique et philosophe Bujarin aura ses mots concernant le travail de Pavlov : « une arme dans l’arsenal d’acier du matérialisme ».

Musicalement, l’expérimentation sera géniale, les russes seront des pionniers de l’art du son dans les années 1920. En 1919 Theremin va créer la Thereminvox : en une machine, il réunit le son, la lumière, le geste, l’odeur et les perceptions tactiles. Cette machine est l’ancêtre du son électronique. IMAGE 5 En 1917, Sholpo créera un orchestre mécanique. Toujours cette obsession pour la biomécanique comme référence conceptuelle de l’endoctrinement.

A partir de 1922, deux ans avant la mort de Lénine, le discours artistique se modère. Les artistes Miturich, peintre-designer, et Tatlin, peintre-sculpteur, créent une machine volante. Cet essai laisse transparaître un besoin de liberté à l’heure où l’industrialisation effrénée génère une violence de la société soviétique qui se déshumanise. La révolution de Février est loin. IMAGE 6

Plus tard, en 1929, le dramaturge Maïakovski mettra en scène une comédie fantastique et satirique en 4 actes, « la Punaise» dont le protagoniste découvre que le bonheur universel est incompatible avec la liberté individuelle. Il y dit en substance que l’élimination du désir indépendant est la fin de la nature humaine. Pertinente réflexion sur l’impossibilité du communisme. Et première critique frontale de l’idéologie Stalinienne.

A partir de la prise de pouvoir de Staline, les pratiques artistiques vont se scléroser face à l’ultra-répression et le désaccord, grandir. Staline va fermer toutes les écoles d’art et retirer son soutien aux compagnons de voyage qui dès lors s’enfuient. Des campagnes coercitives contre les artistes de l’avant-garde vont commencer. Malevitch peindra en 1932, son « pressentiment complexe » : un homme de dos à la chemise jaune regarde l’horizon, une maison sans fenêtre au loin. IMAGE 7 Il se réfère à son emprisonnement en 1930 quand il fut suspecté d’espionner pour l’Allemagne. La terreur stalinienne par la répression sur les paysans et les dissidents va mettre fin à l’émulation artistique, les formats vont devenir monumentaux, l’académisme sera la règle, la figure stalinienne, récurrente et les valeurs, omniprésentes comme en témoignent des toiles telles que “Ennemi démasqué à l’usine” (1938) ou “Jugement d’un absentéiste au travail” (1931) IMAGES 8 

Ce qui ressort de l’exposition est l’incroyable inventivité des premières années. A partir de 1920, alors que les esprits révolutionnaires et socialistes ne croient déjà plus en leur révolution, (répression avec la Tcheka de Lénine, l’ancêtre du KGB, et guerre civile ayant définitivement montré la face du bolchévisme)- les créateurs et scientifiques jouissent tout de même de beaucoup d’espace pour leur création (à condition qu’elle œuvre dans le bon sens). Mais peu à peu, des centaines d’artistes et intellectuels parmi les moins ralliés à la cause Léniniste vont s’enfuir en Europe (kandinsky, Chagall, Berberova, Prokokiev, etc…). Maiakovski se suicidera d’ailleurs en 1930 à Moscou, lassé de la persécution qu’il subit.

Cette exposition était donc loin d’être anodine puisque, diligentée par les autorités Russes en pleine période pré-électorale (les présidentielles se tiennent en Mars 2012), elle poursuit, en retraçant la langue artistique de l’époque, la « bataille pour le récit » d’un des éléments fondamentaux de l’Histoire mondiale moderne, si ce n’est le plus fondamental. De cet évènement dépend en effet toute la majeure partie de la géopolitique contemporaine. C’est un acte fondateur. Et il date peut-être d’il y a plus d’un siècle mais au vu de la situation actuelle de marasme économique dû à l’échec du système capitaliste, il semblerait que l’on assiste à la réponse du berger à la bergère. Le communisme a échoué, le capitalisme, aussi. (Si ce n’est tout de suite alors bientôt, car par la simple force des choses cela est inévitable: ressources épuisables, non viabilité à long terme.)

Reste maintenant à construire la suite. Notes:

*Il faut savoir qu’il existe deux courants de ce qu’on nomme désormais la Soviétologie ou historiographie de la Révolution Russe. L’un consiste à envisager la période seulement sous l’angle du totalitarisme, en partant du postulat que la population civile a été mystifiée pendant toute la période soviétique (près de 70 ans donc). Le second est un courant révisionniste qui admet une rupture entre le stalinisme et la ligne bolchévique originelle, faisant le postulat d’une trahison de la part de Staline envers les idées bolchéviques, du moins surtout dans leur application. Ce second courant ne minimise pas la dictature stalinienne, il précise seulement la distinction entre les deux périodes du bolchévisme.

** Beaucoup de ces « compagnons de voyage » émigreront peu à peu. Parmi eux : kandinsky, Chagall, Bunin, rachmaninoff, Chaliapin et Stravinsky- qui ne rentrera pas d’Europe. A l’Automne 1922 Lénine envoi en exil forcé plus de 70 intellectuels influents tels que Berdiàyev, Lossky et Serguéi Bulgàkov.

Pour aller plus loin :

Martin Malia, La tragédie soviétique (Le Seuil -1996)

Moshe Lewin, La formation du système soviétique (Gallimard - 1987)

Alexander rabinowitch, Les bolcheviques au pouvoir : la première année du régime bolchevique à Saint Petersbourg (Indiana University Press - 2007). [ Lien sur: http://www.wsws.org/articles/2007/nov2007/bols-n09.shtml ]

Noam Chomsky, De la Propagande (Fayard - 2002)

Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses. Masses, télévision, cinéma. (Galilée - 2000)

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IMAGES:

1. La Charge de la la Cavalerie Rouge, Malevitch, 1930. 2. Des Luboks (vignette sérigraphiée distribuée largement). 3. Capture Ecran. Vidéo sur les trains d’alphabétisation. 4. Capture Ecran Vidéo de l’Installation Exposition Moscou 1921. 5. ThereminVox. Premier Instrument électronique par vibration, technologie gestuelle. 6. Prototype de “Volnoviks” ou machine volante. 7. Pressentiment Complexe, Malevitch, 1932. 8. -Ennemi démasqué à l’usine, Mijail Antonov, 1938. - Jugement d’un absentéiste au travail, Nikolai Shneider, 1931.